- MILL (J. STUART)
- MILL (J. STUART)Au milieu du XIXe siècle, Mill, philosophe et économiste anglais, représente à la fois le couronnement de la pensée libérale et l’attirance vers le socialisme utopique de l’époque; sa philosophie emprunte à l’empirisme de Hume, à l’utilitarisme de Bentham, à l’associationnisme de son père James Mill, à Saint-Simon, à Comte. En même temps, Mill souligne la portée limitée de leurs théories, car il pressent que la réalité est trop complexe pour être enfermée en une explication unique. «Il incarne en une grandiose synthèse, sous tous ses aspects et dans toute son ampleur, la conception atomistique de l’homme et du monde» (D. Villey).Partisan convaincu de la démocratie parlementaire, il craint qu’en pratique le conformisme de la masse ne devienne despotisme et n’écrase les individus. À son sentiment philanthropique vis-à-vis de l’humanité, on peut opposer ses vues pessimistes de la nature humaine, grossière et brutale. Son socialisme apparaît réservé à l’avenir, à une élite d’hommes supérieurs, lorsque «l’ignorance et la brutalité des masses» auront disparu. Comme pour l’utilité, le bonheur qu’il propose comme fin suprême de l’activité de l’homme n’a rien de bas, de sensuel, mais c’est un bonheur de qualité que l’homme doit rechercher.1. Une vie déchiréeNé à Londres, John Stuart Mill fut l’aîné de neuf enfants d’un ami et disciple de Bentham et de Ricardo. Désirant montrer que, suivant Helvetius, l’éducation est toute-puissante dans la formation de l’individu, James Mill en fit l’expérience sur John Stuart. Il réussit sans doute à en faire un enfant prodige, mais à quel prix! S’astreignant à tout lui apprendre lui-même, il lui imposa une discipline de fer dans la vie et la pensée. À trois ans, John Stuart commence l’étude du grec; à huit ans, il a lu Hérodote, Xénophon et Platon en partie; il apprend le latin, est chargé de l’enseigner à ses frères. Pas de récréations, pas de jouets; son père l’emmène dans ses promenades, et il doit alors lui résumer ses lectures de la veille, puis il l’écoute disserter sur la société et l’économie. Quant aux soirées, elles sont réservées à l’arithmétique. À douze ans, il étudie Aristote, la logique de Hobbes. À treize ans, il lit les Principes de Ricardo.Cette éducation rigide, toujours tendue, sans affection, sans amusements, le modela et le déforma profondément. Il en restera marqué pour la vie, certes enrichi intellectuellement, mais vieilli avant l’âge, ayant «une avance d’un quart de siècle sur ses contemporains», esprit purement livresque, resté enfantin à certains égards.À quatorze ans, il est envoyé en France pour un an, passe à Paris, où il est reçu par J.-B. Say, et s’installe dans le Midi. Il respire enfin; ce fut pour lui la révélation de «l’atmosphère libre et douce de la vie que l’on mène sur le continent».À son retour, après avoir lu le Traité de législation de P.-L. Dumont exposant les vues de Bentham, il se déclare disciple de ce dernier. Il fonde l’Utilitarian Society en 1822 et commence à écrire des articles sur le radicalisme philosophique. Il entre en 1823 à la Compagnie des Indes sous les ordres de son père; il va y faire toute sa carrière: en 1856, il en deviendra le chef contrôleur et se retirera à sa dissolution en 1858.Cependant, l’influence dominante de son père commence à lui peser, et des doutes surgissent dans son esprit sur les idées de Bentham. En 1826, ses réflexions et les discussions à la Speculative Debating Society aboutissent à une crise de dépression. Il rejette le modèle utilitaire simple et s’éloigne de la doctrine de son père.Mais s’il s’émancipe d’un côté, c’est pour tomber sous l’emprise de Mme Taylor, dont il tombe follement amoureux en 1830, et dont il va se faire le fidèle chevalier servant durant vingt ans avant de l’épouser en 1851, après la mort de M. Taylor. À l’en croire, il aurait trouvé en elle cette sensibilité affective à laquelle il aspirait et une ouverture d’esprit, sur les questions humaines et sociales, qui lui manquait. Il déclare très haut lui devoir le meilleur de ses pensées. En dépit – ou à cause – de cette passion aveugle, on peut estimer qu’elle l’a simplement révélé à lui-même. Il avait, en effet, besoin de se sentir compris. Il a voué à Mme Taylor un amour exalté et romantique dont témoignent la curieuse lettre qu’il lui remet le jour de leur mariage, la touchante préface de son livre On Liberty , l’épitaphe dithyrambique et élégiaque qu’il fit graver sur son tombeau à Avignon lorsqu’elle y mourut en 1858. Désormais, il va se retirer dans une petite maison hors des remparts d’Avignon, à Saint-Véran, d’où il voit le cimetière où repose sa femme, qu’il ira rejoindre en 1873.Durant ces quatorze années, il publie de nombreux articles et livres d’ordre philosophique, politique, économique. En dépit des conditions qu’il avait posées: ne pas faire de campagne, ne pas s’occuper des affaires des électeurs, demander le vote des femmes, il fut élu à Westminster en 1865. Il y prit part aux discussions sur la question foncière en Irlande, la réforme électorale en faveur des Noirs de la Jamaïque, toujours en invoquant ses principes et en faisant fi des partis. Il ne fut donc pas surpris de ne pas être réélu en 1868. Il vécut alors entouré par sa belle-fille, Helen Taylor, dans sa petite maison de Saint-Véran, lisant, écrivant, discutant, faisant de longues courses botaniques.2. La liberté: respect du non-conformismeMill, esprit indépendant, individualiste avant tout, n’a toutefois pas d’unité de pensée; il est plus ou moins tiraillé entre l’abstraction et l’utilitarisme de son père, et les élans parfois naïfs et romantiques de sa propre nature. Sa pensée est exposée avec clarté et force dans une œuvre extrêmement abondante et variée; il a étudié tous les grands débats de son siècle. Sa pensée est très nuancée, si bien que parfois il est difficile de la saisir.S’il fallait cependant qualifier Mill par une formule rapide, nous dirions qu’il fut le non-conformiste de la liberté. Alors que son maître Bentham avait œuvré en moraliste, il raisonne en psychologue; et tandis que le premier maintient la liberté dans l’État comme un élément de ce vaste édifice destiné à abriter la félicité humaine, Mill la situe en retrait, dans le petit temple individuel où chacun vient jouir de sa félicité personnelle. Sa conception de la liberté, il l’a exposée dans un livre, On Liberty , dont il n’est pas exagéré de dire qu’il a été l’un des bréviaires du libéralisme. La liberté, c’est la protection contre toute contrainte, et d’abord contre la plus redoutable de toutes, celle qu’exerce le groupe par l’entremise d’une opinion avide d’imposer ses coutumes, ses croyances et ses caractères. Aussi est-elle ici d’abord synonyme de droit à la dissidence et de non-conformisme.C’est ce non-conformisme qui invite Mill à refuser de confondre la liberté politique avec la loi du nombre. Sans doute, autrefois, lorsque la liberté et l’autorité étaient en conflit constant, entendait-on par liberté une protection contre la tyrannie des gouvernants. Pour l’assurer, on cherchait à assigner des limites au pouvoir de ceux-ci sur la communauté, soit en leur arrachant certaines immunités inscrites dans les chartes, soit, lorsque la technique gouvernementale se perfectionna, par l’établissement de freins constitutionnels impliquant le contrôle des gouvernés sur les décisions politiques. Un moment vint, cependant, où les gouvernés furent assez forts pour que le pouvoir fût exercé par leurs délégués, révocables à leur gré. Il semblait alors que la nation n’avait plus besoin d’être protégée contre sa propre volonté. «Il n’y avait pas à craindre qu’elle se tyrannisât elle-même» (La Liberté , trad. M. Dupont-White).Cette idée que les peuples n’ont pas besoin de limiter un pouvoir qui procède d’eux ne fut pas ébranlée par la Révolution française dans laquelle on put voir une aberration temporaire. Mais, lorsque le gouvernement électif se fut établi durablement dans un grand pays – et Mill faisait allusion aux États-Unis –, «on s’aperçut que des phrases comme «le pouvoir sur soi-même» et «le pouvoir des peuples sur eux-mêmes» n’exprimaient pas le véritable état de choses; le peuple qui exerce le pouvoir n’est pas toujours le même peuple que celui sur qui on l’exerce, et le gouvernement de soi-même dont on parle n’est pas le gouvernement de chacun par lui-même, mais de chacun par tout le reste». Au surplus, on comprit que la volonté du peuple était, en fait, celle de la majorité. Bref, l’éventualité d’une tyrannie des assemblées dut être envisagée. Or cette tyrannie n’est, le plus souvent, qu’une manière d’être de l’oppression que le groupe entier tend à faire peser sur l’individu en imposant ses idées ou ses coutumes, en obligeant les caractères à se modeler sur ceux de la collectivité. Dès lors, pour Stuart Mill, la liberté résulte à la fois des limites à l’action de l’opinion collective sur l’indépendance individuelle et de la protection contre le despotisme politique. «La seule liberté qui mérite ce nom est celle de chercher notre bien propre à notre propre façon, aussi longtemps que nous n’essayons pas de priver les autres du leur ou d’entraver leurs efforts pour l’obtenir» (ibid. ).3. Pour une démocratie parlementaireStuart Mill est pourtant trop profondément libéral pour s’accommoder d’une forme de gouvernement qui ne ferait pas sa place à la liberté politique. Mais liberté politique, c’est participation au pouvoir. La solution de cette contradiction entre la liberté désirable et la menace que comporte son accomplissement, c’est la démocratie gouvernée qui la fournit puisque, en acceptant le pouvoir du peuple, elle en canalise l’exercice par l’indépendance des gouvernants à l’égard des passions de la foule. C’est cette théorie de la démocratie gouvernée que Mill expose dans Considerations on Representative Government .Il s’efforce d’y établir qu’«une démocratie représentative... – où tous seraient représentés, et non pas seulement la majorité – où les intérêts, les opinions, les degrés d’intelligence qui sont en minorité seraient néanmoins entendus, avec chance d’obtenir, par le poids de leur réfutation et par la puissance de leurs arguments, une influence supérieure à leur force numérique – cette démocratie où se rencontreraient l’égalité, l’impartialité, le gouvernement de tous par tous, ce qui est le seul type véritable de la démocratie, serait exempte des plus grands maux inhérents à ce qu’on appelle mal à propos aujourd’hui la démocratie» (Le Gouvernement représentatif , trad. M. Dupont-White).L’utilitarisme anglais rejoint ainsi, par un détour, les conclusions du rationalisme français. On veut établir en maîtresse la volonté du peuple, mais on refuse de qualifier telle les passions de la foule ou les conséquences du nombre. On se refuse, avec une force égale, à voir la démocratie dans le gouvernement par une classe sociale, fût-elle la plus nombreuse. «La démocratie n’est pas l’idéal de la meilleure forme de gouvernement [...] si elle ne peut être organisée de façon à ce qu’aucune classe, pas même la plus nombreuse, ne soit capable de réduire à l’insignifiance politique tout ce qui n’est pas elle, et de diriger la marche de la législation et de l’administration d’après son intérêt exclusif de classe. Trouver les moyens d’empêcher cet abus sans sacrifier les avantages caractéristiques du gouvernement populaire, voilà le problème» (ibid. ).4. Option libérale et tendance socialisteOn a souvent relevé l’orientation socialiste de la pensée de Mill. On doit souligner cependant l’originalité de ce socialisme (si socialisme il y a) qui se définit par la maîtrise de l’homme sur lui-même. Sans doute Mill ne condamne-t-il pas systématiquement l’intervention des gouvernants et, sur la fin de sa vie, dans les dernières éditions de ses Principles of Political Economy , l’envisage-t-il même avec faveur, afin de restreindre le droit de propriété.Mais plus que la question de savoir ce que les gouvernements doivent ou ne doivent pas faire, ce qui intéresse Mill, c’est le motif au nom duquel ils le font. Or, à cet égard, il pose un principe dont la valeur n’a cessé de s’imposer à sa pensée: «Le seul objet qui autorise les hommes individuellement ou collectivement à troubler la liberté d’action d’aucun de leurs semblables, est la protection de soi-même. La seule raison légitime que puisse avoir une communauté pour user de force contre un de ses membres est de l’empêcher de nuire aux autres. Elle n’en a pas une raison suffisante dans le bien de cet individu, soit physique, soit moral» (La Liberté ).Ce respect de la spontanéité individuelle ne s’accompagne d’aucune arrière-pensée égoïste. Ce n’est pas au nom d’une quelconque sécurité bourgeoise qu’il s’impose. C’est parce qu’il est une condition du bonheur non seulement individuel mais collectif: ce n’est pas l’uniformité des pensées, des actes, des sentiments, qui crée le bonheur, c’est la diversité entre les hommes. La variété des opinions et des mœurs féconde la nature. Il n’est pas besoin de relever ce qu’a de spécifiquement anglais cette apologie de l’originalité.Il insiste toujours sur la nécessité de la liberté dans tous les domaines, car «l’unique source infaillible et permanente du progrès est la liberté». Libertés économique et politique vont de pair, l’une ne pouvant exister sans l’autre. La concurrence, expression de la liberté, est à la fois facteur d’avancement de la société et moyen de développement de l’individu. Le libéralisme est dynamique et novateur.Mill entraîne l’école libérale non pas à la recherche de lois naturelles mais de recettes rationnelles en vue d’assurer le bonheur du plus grand nombre. Il s’écarte donc de la rigueur d’abstraction de Ricardo et se rapproche plutôt de Smith. Il adhère complètement au principe de population de Malthus; la tendance de la population à dépasser les ressources disponibles à un moment donné explique la plupart des malheurs des hommes. D’où son combat en faveur de l’émancipation des femmes et l’éloge de la petite propriété paysanne en France.Il précise les avantages de la liberté des échanges internationaux par sa théorie des valeurs internationales. Mill a cru devoir faire une distinction entre les lois de la production et celles de la répartition; les premières s’imposeraient à l’homme alors que les secondes seraient en grande partie exprimées par la législation. Acceptant l’analyse de la rente foncière de Ricardo d’après laquelle ce sont les propriétaires fonciers qui bénéficient à la longue du progrès, il propose un impôt spécial sur cet unearned increment (surplus non gagné). C’est un des points où se manifeste sa tendance sentimentale socialisante.Si Mill est plutôt pessimiste à court terme à cause des appétits brutaux des hommes, il est optimiste pour l’avenir: par suite de l’éducation des besoins, la société pourra parvenir à ce qu’il appelle l’«état stationnaire». Il suppose qu’alors la population, aux goûts épurés, ne s’accroîtra pas et sera satisfaite de la quantité et de la nature des richesses matérielles produites; le problème économique étant résolu, le problème social ne se posera plus. Les «hommes n’emploieront pas leur vie à courir après les dollars», mais «cultiveront les arts qui embellissent la vie». Vue séduisante, si l’on accepte les prémisses.Par suite de la logique et de la clarté de leur exposition, ses écrits furent en honneur pendant un demi-siècle dans les universités anglaises. Mill est considéré avec sympathie par les libéraux et les interventionnistes, par les individualistes et les socialistes, parce qu’il refuse de se laisser enfermer dans une explication unique de la société. En dépit d’un certain flottement de sa pensée, sa vision d’une société idéale où, les problèmes économiques étant résolus, le bonheur de l’homme rassasié sera fait de plaisirs de qualité intellectuelle est peut-être prophétique.
Encyclopédie Universelle. 2012.